La 5G sera-t-elle le nouvel eldorado des services connectés dans le bâtiment ? Smart Builders a posé la question à Nicolas Ibrahim, Business developer smart building chez Orange. Selon lui, le bâtiment intelligent s’apprête à vivre une véritable révolution.

En quoi la 5G marque-t-elle une rupture technologique ?

La 5G représente la nouvelle étape du développement des réseaux radio mobiles. Les opérateurs leur donnent un nom pour marquer l’évolution, mais derrière cet aspect marketing, on trouve toujours un nouveau service rendu. La 2G, c’était la voix ; la 3G, un pas vers la data et un service de télévision sur mobile ; la 4G, le très haut débit et l’essor de l’internet mobile. La 5G, en résumé, c’est la 4G multipliée par 10 : un débit qui peut atteindre 3Gbps (Gigabits par seconde), un nombre d’objets connectés et une réactivité en termes de latence décuplés. Avec, comme nouveauté, la capacité de « slicer » (network slicing ou découper en tranche, ndlr)  les ressources pour garantir un certain niveau de QoS (qualité de service) pour les applications critiques. Avec la 4G, on atteignait l’immédiateté à l’échelle humaine, cette fois on touche l’immédiateté au niveau des machines.

Nicolas Ibrahim

Business developper Smart Building, Orange

Avec la massification des données, allons-nous vivre un tournant dans l’IoT (l’Internet des objets) et l’exploitation du Big Data au profit du bâtiment ?

C’est certain. Avec la 5G, nous allons pouvoir équiper de façon simple le bâtiment avec des capteurs de haute performance. Aujourd’hui, il existe deux cas de figure : les objets connectés en haut débit – mais en filaire, donc liés à l’infrastructure ! –, ou bien des solutions réseau de type LoRa, Sigfox ou autres, et en bas débit. La 5G va concilier les deux avec des capteurs autonomes capables d’envoyer de la data en très haut débit et en permanence. Les gestionnaires pourront en déployer un grand nombre à la volée et disposer en peu de temps d’une masse de données formidable. Celle-ci permettra de suivre à la milliseconde près l’état du bâtiment, analyser l’usage que les occupants en font et mettre en place des processus d’optimisation continus. Par la suite, nous serons capables d’ajouter des capacités de traitement en temps réel avec le Big Data et l’intelligence artificielle.

Nicolas Ibrahim

Business developper Smart Building, Orange

Vous affirmez que la 5G renforcera le collaboratif. Comment cela va-t-il s’exprimer pour le smart building à usage tertiaire ?

Je pense par exemple à la visioconférence, qui bénéficiera d’une qualité de vidéo et de son inégalée, le tout parfaitement synchronisé. Vous pourrez vous sentir vraiment près de vos interlocuteurs et jusqu’à cent personnes pourront y assister sans aucune perte de qualité ! Les visioconférences immersives devraient aussi se développer, comme les réunions de travail en réalité virtuelle. On peut imaginer des réunions projetées en dehors des salles, en plein air, sur un chantier, dans une forêt, sur une chaîne industrielle… Nous allons également pouvoir créer des réunions augmentées, avec la participation d’une IA.
En parallèle, la 5G va permettre de faire un pas de géant vers la standardisation, ce qui va dans le sens du projet collectif porté par la Smart Buildings Alliance (SBA). La masse de données produite pourra bénéficier au plus grand nombre d’exploitants et de gestionnaires de bâtiment, dans une logique de partage et d’intelligence, plutôt que de compétition et de divergence de protocoles. Un nouvel écosystème va voir le jour, dans lesquels les fournisseurs de services pourront apporter de nouveaux produits standardisés. Je fais souvent le parallèle avec le téléphone portable : sans l’arrivée d’Android en 2007, nous n’aurions jamais vu l’essor du smartphone. Je crois que la 5G va permettre le même essor technologique majeur à l’échelle du bâtiment.

Nicolas Ibrahim

Business developper Smart Building, Orange

Que doit-on attendre de la 5G en phase de conception et de réalisation ?

Au niveau du BIM, l’arrivée de la 5G va permettre d’échanger des téraoctets par le cloud et d’y accéder simplement, ce qui permettra à tous, en phase de conception, de travailler en fluidité. En outre, l’essor de la réalité virtuelle offrira la possibilité de voir grandir un projet en temps réel. Lors de la réalisation, tous les corps de métier pourront s’interfacer aux bases de données avec la même qualité de service pour tous. L’IoT améliorera le contrôle et le respect des délais, permettra que les grues soient bien stabilisées, les murs bien fondés, la traçabilité des engins garantie… On n’imagine pas le champ des possibles que va ouvrir la 5G avec l’IoT dans la vie du chantier !

Nicolas Ibrahim

Business developper Smart Building, Orange

En phase d’exploitation, qu’est-ce que permettra la 5G demain qui n’est pas possible aujourd’hui ? Avez-vous des exemples ?

La 5G permettra la mise à jour de grandes quantités de données en temps réel, ainsi qu’un accès fluide au BIM exploitation en mobilité. En matière de vidéoprotection, la 5G devrait également révolutionner nos approches. Alors qu’il faut aujourd’hui déployer un système lourd, demain, on pourra disposer des caméras sans fil un peu partout en peu de temps. Avec la 5G, elles seront plus performantes, plus sobres d’un point de vue énergétique et transmettront un flux de données dix fois supérieur, avec une capacité d’analyse d’images décuplée. La reconnaissance faciale, pour ne citer qu’une de ses fonctions, devrait décoller.

Nicolas Ibrahim

Business developper Smart Building, Orange

Selon une étude de Kaspersky, 40 % des smart buildings ont été touchés en 2019 par une cyberattaque. Les protocoles 5G font-ils courir des risques nouveaux en matière de sécurité des données ?

Non, je crois que c’est l’inverse. Les failles de sécurité détectées récemment s’expliquent en grande partie par la coexistence de plusieurs standards pour l’IoT. Avec la 5G, régie par le 3GPP (3rd Generation Partnership Project), un standard unique existera et celui-ci sera beaucoup plus fiable.

Nicolas Ibrahim

Business developper Smart Building, Orange

Où en êtes-vous, chez Orange, en termes de déploiement de la 5G pour le smart building ? Le secteur tertiaire est-il en demande ?

Le premier secteur qui en bénéficiera sera l’industrie, le tertiaire suivra, probablement à l’horizon 2022. Néanmoins, des besoins émergent déjà en faveur de réseaux « décâblés », donc plus flexibles. C’est un enjeu majeur, car l’objectif des entreprises est de tendre vers la flexibilité de l’espace de travail, tout en renforçant le confort des salariés et des usagers. Inévitablement, le sans-fil va accélérer ce mouvement.

Nicolas Ibrahim

Business developper Smart Building, Orange

QUELS CONSEILS DONNERIEZ-VOUS AUX GESTIONNAIRES ET EXPLOITANTS DE BÂTIMENTS CONNECTÉS EN PRÉVISION DE L’ARRIVÉE DE LA 5G ?

Si je peux donner un conseil, c’est de commencer dès aujourd’hui à se projeter à trois ans. De quoi auront-ils besoin pour optimiser leur bâtiment ? Quels seront les cas d’usages ? Il faut y réfléchir en faisant abstraction de la technologie actuelle. Nous allons voir la naissance d’un écosystème nouveau dans lequel les opérateurs ou les fabricants ne seront plus seuls à fixer les règles du jeu. La façon de faire a changé : les usages proviennent désormais de nos clients. Le déploiement de la 5G est à « coconstruire » avec les utilisateurs. Les gestionnaires de bâtiment ont dès à présent un rôle majeur à jouer.

Nicolas Ibrahim

Business developper Smart Building, Orange